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Qu’est-ce donc que cette Abbaye qui occupe l’auteur pendant
tellement d’années ? Un lieu et une institution.
Le lieu est une ancienne abbaye en plein champ, bien close, dont les cellules
ont été aménagées pour en faire un confortable
hôtel, sorte de maison de rendez-vous très discrète
où il est interdit de s’y donner rendez-vous..
L’ institution est une association qui gère la fausse maison
de rendez-vous et qui reçoit ses adhérents pour des retraites
sévèrement réglementées. Au cours de ces retraites,
chacune et chacun est parfaitement libre de recevoir qui bon lui semble
dans sa chambre, appelée cellule, sous la réserve que soit
respectée la Règle qui régit au sein de l’Abbaye
les relations entre les adhérents.
Que Jean, jeune franc-maçon épris de symbolisme, ait pensé
à la Franc-maçonnerie lorsqu’il a conçu l’Abbaye,
cela va de soi, mais les deux institutions se révèlent bien
différentes.
Jean, qui publiait près d’un roman par an les années
précédentes, va consacrer cinq ans à ce petit livre
qu’il a rendu tellement insolite et mystérieux que les principaux
éditeurs le refuseront tous.
La première édition est imprimée à mille exemplaires
numérotés sur un beau papier susceptible de bien vieillir.
Elle est vite couverte. Un petit nombre de lecteurs s’enthousiasment.
Certains iront jusqu’à souscrire dix exemplaires pour les
offrir à leurs amis. L’Abbaye fait rêver celles et
ceux qui ne refusent pas cette Règle quasi monacale que s’imposent
les adhérents de l’Abbaye.
Jean n’envoie pas son livre aux critiques. Quatre ans après
mai 68, il avance à contre-courant et il le sait. La toute récente
pilule contraceptive pousse à multiplier les partenaires et c’est
devenu un devoir libératoire envers soi-même que de pas s’enfermer
dans le couple. Aucune entrave ne doit plus être mise aux libres
aventures.
Attaché comme il l’est à la vraie liberté de
l’esprit, Jean ne peut pas être dupe de cette allégresse
sexuelle. Il l’est encore moins de l’enfantine philosophie
des libertés qui vient de proclamer : « Il est interdit d’interdire
». Il y a eu et il y aura toujours des contraintes, sous-entendent
Les Chroniques de l’Abbaye, mais elles changent et le progrès
consiste à les accepter différentes selon les individus.
À chacun de découvrir les libertés et les interdits
qui lui conviennent. Cela nécessite de descendre au plus profond
de soi et d’y éclairer les cavernes où se nourrissent
désirs et fantasmes.
Le docteur Pierre A. Bensoussan, psychiatre et psychanalyste réputé,
écrit dans sa préface à l’édition de
1972 :
« Après son remarquable Enfant nu, voici que Jean Verdun
nous ouvre aujourd’hui le fond de sa pensée consciente et
même bien au-delà avec ses Chroniques de l’Abbaye….
»
Et plus loin :
« Ces chroniques, c’est avant tout une confrontation avec
nous-mêmes. Voyage non rassurant, certes… »
Plus loin encore :
« Sous la ligne volontairement anecdotique des Chroniques de l’Abbaye,
il importe de ne pas se laisser piéger aux apparences. Pour ceux
qui voudraient bien suivre Verdun, ces chroniques vont beaucoup plus loin
: c’est au fond de chacun d’entre nous que se trouve l’Abbaye.
Seuls ceux qui se veulent par principe, par choix ou par défense,
à jamais rassurés le nieront et refuseront le voyage vers
les profondeurs cher à Jung. »
Il faudra attendre 1993 pour qu’un éditeur, Le Rocher, accepte
enfin de publier Chroniques de l’Abbaye dans une version très
peu différente de la première. Cette nouvelle parution contribuera
malheureusement à brouiller plus encore l’image de l’ancien
Grand Maître. En 1972, Jean n’était pas réputé
franc-maçon. Il n’était pas fait systématiquement
de rapprochement entre l’Abbaye et la Franc-Maçonnerie. Les
rares, qui pouvaient faire la comparaison, s’en amusaient ou s’en
délectaient. Mais en 1993, Jean Verdun est devenu porteur institutionnel
de l’image maçonnique. De plus, il va entrer sous peu en
rébellion contre les tendances nouvelles de la Grande Loge de France
et publier chez le même éditeur Le Franc-Maçon récalcitrant.
Faute de prêter attention à sa cohérence d’écrivain,
ses détracteurs prétendront que Jean Verdun, auteur caractériel,
se montre capable du meilleur et du pire. Or, si Les Chroniques de l’Abbaye
relèvent du pire, ce pire aura été de longue durée.
En 2003, Jean récidive et publie une pièce de théâtre
sous le titre À l’Abbaye. Ce n’est pas une simple adaptation
des Chroniques, mais leur prolongation dans le temps et sur la scène.
Le lieu et la Règle sont restés les mêmes. Les personnages,
eux, sont les successeurs, vingt ans après, de ceux que nous avons
connus et ils vivent concrètement sur le théâtre leurs
retraites réglementées dans la pérennité de
l’Abbaye.
Il s’agit toujours de la même méditation sur la liberté
avec le même refus de réduire cette liberté à
des stéréotypes.
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