Les Chroniques de l’Abbaye, roman (1972)
Chroniques de l’Abbaye, roman (Le Rocher 1993)
À l’Abbaye, théâtre (Detrad 2003)

Publié par souscription en 1973 sous le titre Les Chroniques de l’Abbaye, le même livre, à quelques variantes près, paraît en librairie en 1993 sous le titre Chroniques de l’Abbaye.
Dix ans plus tard, Jean Verdun donne une suite à ses chroniques, mais cette fois sous forme de théâtre, et il publie À l’Abbaye.



Qu’est-ce donc que cette Abbaye qui occupe l’auteur pendant tellement d’années ? Un lieu et une institution.
Le lieu est une ancienne abbaye en plein champ, bien close, dont les cellules ont été aménagées pour en faire un confortable hôtel, sorte de maison de rendez-vous très discrète où il est interdit de s’y donner rendez-vous..
L’ institution est une association qui gère la fausse maison de rendez-vous et qui reçoit ses adhérents pour des retraites sévèrement réglementées. Au cours de ces retraites, chacune et chacun est parfaitement libre de recevoir qui bon lui semble dans sa chambre, appelée cellule, sous la réserve que soit respectée la Règle qui régit au sein de l’Abbaye les relations entre les adhérents.
Que Jean, jeune franc-maçon épris de symbolisme, ait pensé à la Franc-maçonnerie lorsqu’il a conçu l’Abbaye, cela va de soi, mais les deux institutions se révèlent bien différentes.
Jean, qui publiait près d’un roman par an les années précédentes, va consacrer cinq ans à ce petit livre qu’il a rendu tellement insolite et mystérieux que les principaux éditeurs le refuseront tous.
La première édition est imprimée à mille exemplaires numérotés sur un beau papier susceptible de bien vieillir. Elle est vite couverte. Un petit nombre de lecteurs s’enthousiasment. Certains iront jusqu’à souscrire dix exemplaires pour les offrir à leurs amis. L’Abbaye fait rêver celles et ceux qui ne refusent pas cette Règle quasi monacale que s’imposent les adhérents de l’Abbaye.
Jean n’envoie pas son livre aux critiques. Quatre ans après mai 68, il avance à contre-courant et il le sait. La toute récente pilule contraceptive pousse à multiplier les partenaires et c’est devenu un devoir libératoire envers soi-même que de pas s’enfermer dans le couple. Aucune entrave ne doit plus être mise aux libres aventures.
Attaché comme il l’est à la vraie liberté de l’esprit, Jean ne peut pas être dupe de cette allégresse sexuelle. Il l’est encore moins de l’enfantine philosophie des libertés qui vient de proclamer : « Il est interdit d’interdire ». Il y a eu et il y aura toujours des contraintes, sous-entendent Les Chroniques de l’Abbaye, mais elles changent et le progrès consiste à les accepter différentes selon les individus. À chacun de découvrir les libertés et les interdits qui lui conviennent. Cela nécessite de descendre au plus profond de soi et d’y éclairer les cavernes où se nourrissent désirs et fantasmes.
Le docteur Pierre A. Bensoussan, psychiatre et psychanalyste réputé, écrit dans sa préface à l’édition de 1972 :
« Après son remarquable Enfant nu, voici que Jean Verdun nous ouvre aujourd’hui le fond de sa pensée consciente et même bien au-delà avec ses Chroniques de l’Abbaye…. »
Et plus loin :
« Ces chroniques, c’est avant tout une confrontation avec nous-mêmes. Voyage non rassurant, certes… »
Plus loin encore :
« Sous la ligne volontairement anecdotique des Chroniques de l’Abbaye, il importe de ne pas se laisser piéger aux apparences. Pour ceux qui voudraient bien suivre Verdun, ces chroniques vont beaucoup plus loin : c’est au fond de chacun d’entre nous que se trouve l’Abbaye. Seuls ceux qui se veulent par principe, par choix ou par défense, à jamais rassurés le nieront et refuseront le voyage vers les profondeurs cher à Jung. »
Il faudra attendre 1993 pour qu’un éditeur, Le Rocher, accepte enfin de publier Chroniques de l’Abbaye dans une version très peu différente de la première. Cette nouvelle parution contribuera malheureusement à brouiller plus encore l’image de l’ancien Grand Maître. En 1972, Jean n’était pas réputé franc-maçon. Il n’était pas fait systématiquement de rapprochement entre l’Abbaye et la Franc-Maçonnerie. Les rares, qui pouvaient faire la comparaison, s’en amusaient ou s’en délectaient. Mais en 1993, Jean Verdun est devenu porteur institutionnel de l’image maçonnique. De plus, il va entrer sous peu en rébellion contre les tendances nouvelles de la Grande Loge de France et publier chez le même éditeur Le Franc-Maçon récalcitrant.
Faute de prêter attention à sa cohérence d’écrivain, ses détracteurs prétendront que Jean Verdun, auteur caractériel, se montre capable du meilleur et du pire. Or, si Les Chroniques de l’Abbaye relèvent du pire, ce pire aura été de longue durée.
En 2003, Jean récidive et publie une pièce de théâtre sous le titre À l’Abbaye. Ce n’est pas une simple adaptation des Chroniques, mais leur prolongation dans le temps et sur la scène. Le lieu et la Règle sont restés les mêmes. Les personnages, eux, sont les successeurs, vingt ans après, de ceux que nous avons connus et ils vivent concrètement sur le théâtre leurs retraites réglementées dans la pérennité de l’Abbaye.
Il s’agit toujours de la même méditation sur la liberté avec le même refus de réduire cette liberté à des stéréotypes.

Chroniques de l’Abbaye
et
À l’Abbaye
Morceaux choisis

L’Abbaye, même pour ceux qui, vieillissant, n’y sont plus retournés depuis longtemps, demeure la capitale du monde sensible.
Du jour qu’ils ont été admis, nos adeptes, hommes ou femmes, jeunes ou vieux, car à tout âge on peut entrer à l’Abbaye, ne voient plus comme précédemment s’organiser ou se défaire le monde du dehors. Ils y tiennent toujours leur rôle, pour certains très actifs, ils y existent apparemment comme tout un chacun, avec une famille, un métier, des ambitions, des réussites ou des renoncements, mais c’est à l’Abbaye, lors de leurs retraites, qu’ils ont le sentiment d’approcher au plus près de la vie.
Chroniques de l’Abbaye, page 7

Ariane. Non ! Ne me touche pas !
Renaud. Comment non ? Cette comédie a assez duré.
Ariane.Écarte-toi ! Renaud, arrête ! Ne me touche pas !
Renaud. Qui nous voit ?
Ariane. Jamais hors des cellules !
Renaud. Alors, viens dans la mienne.
Ariane. Renaud, assez ! Recule. Recule ou je crie. Je ne crois pas à la coïncidence.
Renaud. Quelle coïncidence ?
Ariane. Une première fois, d’accord. Une deuxième fois, cela peut être une coïncidence. Une troisième fois, non et non ! Si tu es là aujourd’hui, c’est que tu as su que je faisais retraite.
Renaud. Oui, je l’ai su.
Ariane. Tu as violé la Règle. Personne ne doit savoir quand nous faisons retraite. Je vais te dénoncer à la Responsable en année.
Renaud. Je t’aime.
Ariane. Tu parles comme au-dehors. Renaud, je vais te remercier.
Ariane exécute le Merci selon la Règle.

À l’Abbaye, théâtre, page 22.