L’Alibi d’amour
Théâtre, Les Quatre Vents 1999

Sylvia est professeur d’université, spécialiste des langues européennes du Moyen-Âge. Elle vit seule, mais c’est sa volonté. Elle a cessé d’aimer comme on arrête de fumer. Elle dit que le renoncement à la cigarette a été bien plus dur que l’autre.
Jérôme est commandant de bord. Un juge d’instruction le harcèle pour une imprudence qu’il a commise et qu’il ne veut pas lui avouer pour ne pas compromettre un ami. Il plaît aussi à Jérôme de défier ce juge exaspérant.
Il a besoin d’un alibi et le demande à Sylvia. Il suffirait qu’elle accepte de déclarer au juge qu’ils ont eu une liaison. Cela n’est pas vrai, mais Jérôme pourrait ainsi justifier de quelques nuits passées à Paris entre ses rotations. Combien de nuits ? Ils doivent les dénombrer ensemble et les imaginer de façon assez précise pour répondre à toute question éventuelle du juge.

Il leur faut donc inventer une passion entre eux deux et l’imaginer d’une nature à durer des années. Sylvia la veut grandiose. Jérôme, lui, préfèrerait une amourette intermittente, limitée à une quinzaine de nuits sur cinq ans. Sylvia refuse. Sa complaisance ne va pas jusqu’à se satisfaire d’un amant imaginaire aussi peu empressé.
La comédie de Jean Verdun, toute en finesse et en délicatesses de langage, nous montre et nous démontre qu’il peut être encore plus difficile de s’inventer un amour que de le vivre, puisque toute invention traduit un redressement volontaire ou inconscient de la réalité.

avec Corine Thézier et Robert Bensimon
à l'issue d'une mise en espace à la Fondation Caillebotte en 2001
(Photo Lot)

L’Alibi d’amour
Morceau choisi

Sylvia. Bientôt, j’ai mieux su le latin que monsieur le curé. Il l’a dit à maman et elle lui a déclaré : « C’est normal. Nous, nous sommes des laïques. Nous vous dépassons en tout. Même en latin. » Bientôt, je suis partie pour Aix-en-Provence et j’ai passé l’agrégation. J’avais vingt-quatre ans. Ce jour-là, je suis montée au village par le car. Maman et monsieur le curé m’attendaient sur la place devant la fontaine. Monsieur le curé pleurait en m’embrassant. Pas maman. Elle a seulement dit : « Avec l’éducation que tu as reçue, c’est normal. Continue de faire honneur à notre école laïque. À cet instant, j’ai compris ce qu’était une femme prude, le féminin de preux. Ma divine maman se trompait de mot, car dans son milieu de l’école primaire, on disait laïque, mais elle voulait dire prude et, au douzième siècle, elle aurait dit prude. Cela signifiait vaillante et méritoire, qui sait se tenir au sommet des valeurs. Voilà, tu sais tout de moi, Jérôme. En cinq ans d’amour, tu n’en aurais pas appris davantage.
Jérôme. Parle-moi encore de ta maman.
Sylvia. Non, je préfère me donner un millénaire de recul. Maman était sœur d’Adélaïde ou de Mathilde. Je suis fascinée par Mathilde. Elle a épousé Henri l’Oiseleur en 909. Sa longue vie m’émeut.

L’Alibi d’amour, page 64.