L’Amour de loin
Roman ( Robert Laffont 1974)

En 1973, Jean Verdun voulait écrire un roman comme on tourne un film en extérieurs. L’île Maurice, où il va passer cinq semaines, lui paraît le lieu idéal pour cette nouvelle expérience d’écriture. Des amis l’entourent et se mettent en quatre pour lui montrer l’île dans ses profondeurs.
Conseillé par Annie et Elias Cadinouche, le couple mauricien qui les a accueillis, Nicole et lui, lors de leur première arrivée dans l’île, Jean bâtit un synopsis.

Le campement jaune à Poste-Lafayette sur la côte est de l'Ile Maurice. Nicole et Jean l'ont habité en juillet 1973 et Jean l'a attribué à son personnage Anatole Maurice dans L'Amour de loin. (Photo Lot, prise en 1991)

Le narrateur, le même que celui de La Soirée chez Ramon, vient à Maurice pour y chercher la fille de son ami Ramon. Elle a disparu et ne donne plus de ses nouvelles, mais un navigant l’aurait aperçue à Maurice et il a prévenu Ramon. Une belle Européenne bien blonde doit pouvoir se dénicher facilement dans l’île, faudrait-il fouiller chaque village et chaque hôtel (avec un tourisme presque inexistant, il y avait encore très peu d’hôtels à Maurice en 1973). Le détail du synopsis est validé par Annie et Elias. Les personnages mauriciens sont peaufinés en commun.

Le repérage des lieux se fait sous la conduite d’Annie, qui a pour l’île une grande passion. Elle la fera partager à Nicole et à Jean. Une chasse aux cerfs à l’indienne est organisée pour les besoins du roman. Jean pénètre dans des maisons indiennes, créoles et chinoises. Il visitera des cases de coupeurs de cannes et quelques belles maisons de grands Blanc des propriétés sucrières. Partout, son narrateur cherche Micha, la fille de Ramon. Il la trouvera et il l’aimera.
C’est ainsi que Jean va parcourir, le stylo à la main, cinq mille kilomètres dans l’île Maurice alors qu’elle compte moins de cent kilomètres du nord au sud et d’est en ouest.
De retour à Paris, L’Amour de loin, roman si minutieusement préparé, sera écrit dans le temps d’un tournage de film. Il paraît en septembre suivant.


L’Amour de loin
Morceau choisi

- Je vous écrirai, bonhomme, me dit-il.
- Moi aussi, je t’écrirai, me dit Micha.
Je les embrassai tous les deux en retenant mes larmes : la joue rugueuse d’Anatole, qui m’appela « sacré bonhomme », et la tendre peau de Micha, qui ne me dit rien, pas même adieu.
Puis j’entrai dans la salle des passagers, croyant que je ne la reverrais plus. Mais je la revis. J’avais pris place à l’avant, près d’un hublot. Quand l’avion tourna pour aller à la piste, je les aperçus tous les deux à quelques mètres de moi, sur le terrain même. Elle avait relevé le pan de son sari pour couvrir sa tête. Anatole sautillait autour d’elle, cheveux en broussaille, avec ses culottes courtes et ses chaussettes qui retombaient sur ses chevilles. Elle ne pouvait savoir que je la voyais, mais le bouffon l’avait deviné : il gesticulait, m’envoyait des baisers. J’appuyais mon front contre le hublot, je mis mon pouce dans ma bouche et je fermai les yeux.
Je ne les rouvris que bien après le décollage. Après s’être élevé au-dessus de l’océan, vers le sud, l’avion revenait sur Maurice, mais nous étions déjà trop haut pour que je pusse distinguer dans ce foisonnement de verdure une petite voiture beige sur la route de Curepipe.

L’Amour de loin, page 250.