Retour au bercail
Théâtre ( Detrad 2000)

Avec cette pièce, Jean Verdun retrouve au théâtre le milieu agricole qui a été le sien pendant 40 ans.
L’action se passe dans une ferme de la Beauce. Mathias, le chef d’exploitation, a disparu depuis vingt ans. Il appartient à cette génération d’enfants d’agriculteurs qui ont poussé leurs études jusqu’à une grande école où ils ont réussi. Revenus à la ferme, ils y gagnent bien leur vie s’ils ont assez d’hectares et peu de frères et soeurs, mais ils ne retrouvent pas toujours facilement leurs assises.
Or, voici que Mathias, disparu depuis des années, annonce son retour. Il voudrait revoir la famille qu’il a abandonnée sans explications : Alma, sa femme, qui conduit elle-même l’exploitation depuis vingt ans, son fils, Thierry, qui aide sa mère, et Roxane, la fille, qui vient de publier un roman et de se pavaner à la télévision.
Quand la pièce commence, tous les trois attendent le père avec des sentiments bien différents. Mathias va-t-il seulement passer par la Beauce ou rentre-t-il au bercail ? Et qu’a-t-il fait depuis vingt ans ?

Le réalisme agricole de cette pièce sert de terrain d’envol à l’auteur pour exprimer un thème universel et très contemporain : l’affrontement de deux grandes passions humaines, celle qui plonge nos racines dans un terroir et celle qui nous pousse au loin pour découvrir d’autres façons d’exister.
Nous apprendrons que Mathias a beaucoup voyagé, qu’il s’est fixé quelques années auparavant dans une immense ferme du corn belt américain.
Pour sa comparaison entre les deux agricultures, l’américaine et la française, Jean s’est inspiré d’une opération promotionnelle qu’il a menée pour un de ses clients, sélectionneur de semences. Des producteurs de maïs français étaient invités par centaines à venir écouter des fermiers américains que Jean accueillait sur la scène de différentes salles de spectacle. Il les interrogeait, donnait la parole à la salle et un vaste tour d’horizon comparatif s’en suivait : taille des exploitations, façons culturales, engrais, traitements, aides des États respectifs à l’agriculture, rôle du marché à terme de Chicago.
Retour au bercail a fait l’objet au Théâtre de Chartres d’une lecture mise en espace par René Loyon et le public a bien ressenti la profonde tension qui conduit l’action de la pièce.
Rien n’est plus éloigné en apparence de l’agriculture que le théâtre contemporain, mais c’est une erreur des metteurs en scène animateurs des centres régionaux. Le huis-clos qu’est souvent une exploitation agricole théâtralise l’expression des passions. La Beauce en particulier a été le lieu de nombreux drames avec plus de suicides qu’ailleurs, en dépit de la richesse des terres. « Et nous n’avons même pas d’arbres pour nous y pendre » disent les connaisseurs.

Mise en espace par René Loyon au Théâtre de Chartres en 2001 (Photo Lot).


Retour au bercail
Morceau choisi

Roxane. Tu mettais combien de temps à faire la traite toute seule ?
Alma. Une heure. Nous étions les premiers dans la région à nous être fait installer une salle de traite entièrement automatisée. Les patrons suédois d’Alfa-Laval étaient venus l’inaugurer. Mamie Perche en pleurait de joie.  Elle avait tant trimé deux fois par jour pendant toute sa vie. Elle n’en revenait pas. Mes quarante vaches défilaient comme des enfants qui entrent à l’école.
Roxane. Et ce matin-là, il t’a réveillée avant cinq heures trente ?
Alma. Oui. Quand je me suis levée, il est resté au lit. Je suis descendue comme les autres jours. Tu veux tout savoir ? Ce matin-là, il m’avait donc réveillée vers cinq heures. Très tendrement. Quand je suis descendue pour la traite, j’étais comme une boule de bonheur, avec sa chaleur plein mon ventre. Après la traite, j’ai tout fait bien propre et j’ai donné à manger aux bêtes. Je suis rentrée dans la maison. Je me suis refait un café. Je suis remontée à l’étage pour m’occuper de moi et me laver. Pendant ce temps, ton père était parti. Parti en douce et pour vingt ans.
Roxane. Oh ! Le mec ! Il te saute pour la dernière fois et il se tire sans un mot. Tu diras ce que tu voudras, moi, je trouve que ce départ a de la gueule. Du panache, si tu préfères.
Alma. Espérons que le retour aura tout autant de panache.

Retour au bercail, page 33.