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est frustré d’informations, sauf quand il peut s’échapper
du camp pour courir chez sa tante Jacqueline Diethelm, boulevard Malherbes.
Jacqueline, elle, vit au cœur de l’événement.
Jean parvient non sans mal à se faire expliquer ce qui se passe
et comprend qu’il s’agit bien d’un coup d’État,
même s’il est exécuté dans les formes requises
par la société française.
Avec ses galons de caporal-chef, il croise chez Jacqueline le Ministre
de la Défense nationale et le général qui commande
les services secrets. Jacqueline intrigue et rayonne.
Dès lors, Jean lit, plutôt que les journaux du jour, tout
ce qu’il peut trouver sur Bonaparte et le18 Brumaire. Il tient à
comparer les méthodes respectives du jeune et du vieux général.
La dimension politique des deux coups d’État l’intéresse
moins que les mécanismes de prise irrégulière du
pouvoir et la psychologie de leurs acteurs : il y a ceux de l’environnement
du Général de Gaulle, tels que Tante Jacqueline les lui
décrit et ceux de Bonaparte à Brumaire.
Ces derniers lui paraissent plus intéressants, car ils sont très
jeunes, et Jean les sent plus proches de lui que les vieux amis de sa
tante. Leur âge sera d’ailleurs annoncé en début
de volume : Napoléon, 30 ans, Joséphine, 34, Lucien, 25,
Joseph, 31, Bernadotte, 34, Désirée, 22, Murat, 32.
Mieux que dans Les Jeunes Loups, ces jeunes aux dents plus longues se
lancent à l’assaut des vieilles barbes : Sieyès, 51
ans, Barras, 44, Talleyrand, 45.
Quant à lui, Jean, il a 30 ans.
Ses amis, principalement le peintre Max Papart, lui déconseillent
vivement de se lancer dans l’écriture de Brumaire. Leurs
arguments ont du poids : Les passionnés de Napoléon ne supporteront
pas la familiarité de Jean avec leur héros. Et quel héros
! « Tiens-tu donc tellement à avoir pour lecteurs ceux qui
viennent de mettre de Gaulle au pouvoir ? Ils ne te liront pas. Ton écriture
va les déconcerter. Le général d’hier n’est
pas plus fréquentable que celui d’aujourd’hui, n’en
déplaise à ta tante. ».
Le ton, l’écriture, la composition, le propos de Brumaire sont hors normes. Les personnages s’expriment à la première
personne du singulier ou du pluriel. Ils pensent et ils parlent au présent
sur les événements qu’ils sont en train de vivre sans
prendre jamais aucun recul. L’auteur non plus ne prend pas de recul.
Il pense, il voit, il parle de l’intérieur de ses personnages
et à leur place dans l’instant même où ils mènent
l’action. Comme un acteur qui entre dans un rôle, Jean tient
à les incarner par le verbe et le regard. Il veut donner à
ses lecteurs le sentiment d’avoir écrit Brumaire dans l’urgence,
exactement comme si le livre devait paraître dès le 19 ou
20 brumaire.
C’est Jean-Jacques Varennes qui, dans Centre-Matin, sait le mieux
rendre compte de ce roman inhabituel :
« Nous allons assister aux événements, non en suivant
le déroulement d’un récit, mais comme si nous étions
devant un écran de télévision et que les principaux
personnages y paraissent tour à tour pour nous donner leur version
des faits ou pour y exposer leur comportement. Jean Verdun veut répondre
à la question que l’on se pose souvent en histoire : que
pensaient X…,Y…au moment de tels événements
?
Il nous donne donc une vue globale de cette journée qui changea
les buts de la révolution et d’où sortit le monde
moderne. La foule aussi a la parole et c’est probablement là
le meilleur du livre.
De tels ouvrages sont la raison d’être de l’Histoire
: ils la rendent vivante et la font constructive en vue de l’avenir.
Ils intéressent aussi bien l’historien que le psychologue
et le sociologue, c’est-à-dire l’homme complet d’une
époque où la spécialisation devient nécessaire,
ce qui rend indispensable une vaste culture générale. Michel
Moore, Jérôme Carcopino, Jean Verdun, chacun dans leur genre,
se mettent au service du siècle. »
Mais c’est Nicole qui recevra en confidence la vraie raison de toutes ces heures passées à lire des livres d’histoire et à écrire Brumaire : « Si je parviens à maîtriser la pensée et la parole de Bonaparte, le plus controversé des Français, je serai en mesure d’aborder enfin les deux personnages les plus mystérieux qui soient et les plus difficiles à exprimer : Michèle et moi quand, à l’été 1945, je suis allé la rejoindre au domaine de la Trévaresse ».
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Brumaire
Morceau choisi
- J’avais pris toutes les dispositions pour que les exécutions fussent simultanées. J’avais fait disséminer les différents pelotons dans les dunes. Je m’étais enquis d’une mare d’eau pour leurs ablutions car ces gens-là veulent se laver avant de mourir. Tout pouvait être réglé sans souffrances inutiles. Si les derniers ont dû être égorgés à la baïonnette, la faute en incombe à un officier qui s’était trompé dans le calcul des cartouches nécessaires. Je l’en ai puni et je salue le courage de ces Turcs.
Jean s’est levé.
- Vous ne m’auriez pas impunément commandé cette besogne, dit-il.
Je veux à mon tour me lever pour les séparer et les entraîner loin l’un de l’autre. D’un geste, le général me force à demeurer assise. Il se dirige vers une fenêtre qu’il ouvre après avoir tiré et déchiré le rideau de taffetas. La brume est toujours aussi dense.
- Venez ici, Bernadotte, dit le général.
Jean s’approche de la fenêtre.
- Voyez-vous cette étoile, Bernadotte ? demande le général en tendant un doigt dans le brouillard.
- Non, dit Jean.
- Regardez mieux, dit le général. Voyez-vous cette étoile ?
- Non, dit Jean.
- Eh bien, moi, je la vois, dit le général.
Brumaire, page 154. |
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