Brumaire
Roman historique (Julliard,1961)

« Brumaire : un putsch réussi. » C’est sur ce thème que l’éditeur fait la publicité du livre. Le putsch est de saison. Comme l’avait annoncé à Jean depuis cinq ans Tante Jacqueline, le général de Gaulle est revenu au pouvoir à la suite d’un coup d’État légal bien maîtrisé. Un quarteron de généraux à la retraite tente lui aussi un putsch, mais il échoue.
En mai 1958, Jean Verdun, toujours militaire et consigné au camp de Brétigny-sur-Orge, tente de vivre heure par heure ce qui se passe à Paris.

Il est frustré d’informations, sauf quand il peut s’échapper du camp pour courir chez sa tante Jacqueline Diethelm, boulevard Malherbes. Jacqueline, elle, vit au cœur de l’événement. Jean parvient non sans mal à se faire expliquer ce qui se passe et comprend qu’il s’agit bien d’un coup d’État, même s’il est exécuté dans les formes requises par la société française.
Avec ses galons de caporal-chef, il croise chez Jacqueline le Ministre de la Défense nationale et le général qui commande les services secrets. Jacqueline intrigue et rayonne.
Dès lors, Jean lit, plutôt que les journaux du jour, tout ce qu’il peut trouver sur Bonaparte et le18 Brumaire. Il tient à comparer les méthodes respectives du jeune et du vieux général.
La dimension politique des deux coups d’État l’intéresse moins que les mécanismes de prise irrégulière du pouvoir et la psychologie de leurs acteurs : il y a ceux de l’environnement du Général de Gaulle, tels que Tante Jacqueline les lui décrit et ceux de Bonaparte à Brumaire.
Ces derniers lui paraissent plus intéressants, car ils sont très jeunes, et Jean les sent plus proches de lui que les vieux amis de sa tante. Leur âge sera d’ailleurs annoncé en début de volume : Napoléon, 30 ans, Joséphine, 34, Lucien, 25, Joseph, 31, Bernadotte, 34, Désirée, 22, Murat, 32.
Mieux que dans Les Jeunes Loups, ces jeunes aux dents plus longues se lancent à l’assaut des vieilles barbes : Sieyès, 51 ans, Barras, 44, Talleyrand, 45.
Quant à lui, Jean, il a 30 ans.
Ses amis, principalement le peintre Max Papart, lui déconseillent vivement de se lancer dans l’écriture de Brumaire. Leurs arguments ont du poids : Les passionnés de Napoléon ne supporteront pas la familiarité de Jean avec leur héros. Et quel héros ! « Tiens-tu donc tellement à avoir pour lecteurs ceux qui viennent de mettre de Gaulle au pouvoir ? Ils ne te liront pas. Ton écriture va les déconcerter. Le général d’hier n’est pas plus fréquentable que celui d’aujourd’hui, n’en déplaise à ta tante. ».
Le ton, l’écriture, la composition, le propos de Brumaire sont hors normes. Les personnages s’expriment à la première personne du singulier ou du pluriel. Ils pensent et ils parlent au présent sur les événements qu’ils sont en train de vivre sans prendre jamais aucun recul. L’auteur non plus ne prend pas de recul.
Il pense, il voit, il parle de l’intérieur de ses personnages et à leur place dans l’instant même où ils mènent l’action. Comme un acteur qui entre dans un rôle, Jean tient à les incarner par le verbe et le regard. Il veut donner à ses lecteurs le sentiment d’avoir écrit Brumaire dans l’urgence, exactement comme si le livre devait paraître dès le 19 ou 20 brumaire.
C’est Jean-Jacques Varennes qui, dans Centre-Matin, sait le mieux rendre compte de ce roman inhabituel :
« Nous allons assister aux événements, non en suivant le déroulement d’un récit, mais comme si nous étions devant un écran de télévision et que les principaux personnages y paraissent tour à tour pour nous donner leur version des faits ou pour y exposer leur comportement. Jean Verdun veut répondre à la question que l’on se pose souvent en histoire : que pensaient X…,Y…au moment de tels événements ?
Il nous donne donc une vue globale de cette journée qui changea les buts de la révolution et d’où sortit le monde moderne. La foule aussi a la parole et c’est probablement là le meilleur du livre.
De tels ouvrages sont la raison d’être de l’Histoire : ils la rendent vivante et la font constructive en vue de l’avenir. Ils intéressent aussi bien l’historien que le psychologue et le sociologue, c’est-à-dire l’homme complet d’une époque où la spécialisation devient nécessaire, ce qui rend indispensable une vaste culture générale. Michel Moore, Jérôme Carcopino, Jean Verdun, chacun dans leur genre, se mettent au service du siècle. »

Mais c’est Nicole qui recevra en confidence la vraie raison de toutes ces heures passées à lire des livres d’histoire et à écrire Brumaire : « Si je parviens à maîtriser la pensée et la parole de Bonaparte, le plus controversé des Français, je serai en mesure d’aborder enfin les deux personnages les plus mystérieux qui soient et les plus difficiles à exprimer : Michèle et moi quand, à l’été 1945, je suis allé la rejoindre au domaine de la Trévaresse ».

 

Brumaire
Morceau choisi

- J’avais pris toutes les dispositions pour que les exécutions fussent simultanées. J’avais fait disséminer les différents pelotons dans les dunes. Je m’étais enquis d’une mare d’eau pour leurs ablutions car ces gens-là veulent se laver avant de mourir. Tout pouvait être réglé sans souffrances inutiles. Si les derniers ont dû être égorgés à la baïonnette, la faute en incombe à un officier qui s’était trompé dans le calcul des cartouches nécessaires. Je l’en ai puni et je salue le courage de ces Turcs.
Jean s’est levé.
- Vous ne m’auriez pas impunément commandé cette besogne, dit-il.
Je veux à mon tour me lever pour les séparer et les entraîner loin l’un de l’autre. D’un geste, le général me force à demeurer assise. Il se dirige vers une fenêtre qu’il ouvre après avoir tiré et déchiré le rideau de taffetas. La brume est toujours aussi dense.
- Venez ici, Bernadotte, dit le général.
Jean s’approche de la fenêtre.
- Voyez-vous cette étoile, Bernadotte ? demande le général en tendant un doigt dans le brouillard.
- Non, dit Jean.
- Regardez mieux, dit le général. Voyez-vous cette étoile ?
- Non, dit Jean.
- Eh bien, moi, je la vois, dit le général.

Brumaire, page 154.