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Invité par la municipalité communiste d’Argenteuil
à une journée consacrée aux relations entre le prolétariat
et la littérature, il va être sommé de s’expliquer
: de quel droit ose-t-il exprimer la classe ouvrière, alors qu’à
l’évidence il n’en est pas issu ? Jean répond
: De quel doit puis-je faire s’exprimer des femmes dans un roman
alors qu’à l’évidence je n’en suis pas
une ?
Autour de lui n’ont été invités que des écrivains
patentés de gauche, compagnons de route ou des membres du parti
communiste. Jean, lui, est franc-maçon, mais cela ne se sait pas
encore. Il a appris en loge à captiver un auditoire. La salle sera
en sa faveur contre ses contradicteurs, obstinés à défendre
l’idée que le prolétariat est une chasse gardée
du parti.
Avec plus de vingt ans d’avance, Le Carnaval du Père-Lachaise préfigure le film magnifique de Wolfgang Becker Good bye Lenin,
qui passe pour le meilleur film produit en Europe pendant l’année
2003.
Même thème et même inspiration dans le roman et dans
le film : Des jeunes gens font croire à de vieux communistes, dont
toute la vie fut noblement consacrée à l’idéal
marxiste-léniniste, que le régime communiste tient toujours
dans la République démocratique allemande de 2003 et que
la révolution triomphe enfin dans le Paris de 1980. Les héros
du film utilisent des cassettes qui permettent de fabriquer de fausses
émissions de télévision. Dans le roman, Jean Verdun
a choisi des enregistrements radio et non des cassettes-vidéo,
puisque le vieil ouvrier communiste français est devenu aveugle.
Dix ans avant la chute du mur de Berlin dans le roman de Jean Verdun et dix ans après la fin du communisme dans le film de Wolfgang Becker, c’est la même ironie respectueuse et tendre devant ces hommes et ces femmes qui ont été trompés pendant tant d’années d’une façon aussi dérisoire que terrifiante.
Mais si le film est brillant et s’il s’adresse en priorité aux Allemands de l’Est, même s’il a touché tous les Européens, le roman, dont les possibilités sont plus grandes, explore le passé des personnages et descend plus en profondeur dans cette grande illusion du XXème siècle que fut le communisme.
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(Photo Lot)
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Le vieil aveugle qui meurt à Paris, Fernand Rabier, dont le petit-fils
organise en 1980 la supercherie d’une révolution triomphante,
est né en 1900. Il est lui-même l’un des deux fils
d’Augustin Rabier, dit l’Ouvrier Rabier, qui a milité
avec Jean Jaurès et Jules Guesde, car il était l’ami
des deux, et qui a été fusillé en 1917 pour refus
de se battre.
Fils de cet ouvrier de légende, le héros du roman de Jean
Verdun, Fernand Rabier, a un frère, Alain, orphelin comme lui,
mais que l’épouse du directeur de l’usine Daillon où
travaillent les Rabier va éduquer. Elle veut en faire un parlementaire
puis un ministre gaulliste et elle y réussira. La révolution
triomphante apparaîtra donc à Fernand, resté ouvrier,
comme une revanche sur ceux qui réussissent avec l’aide d’une
ennemie de classe.
Les familiers de l’œuvre de Jean Verdun reconnaîtront
dans Émilienne Daillon la Tante Jacqueline Diethelm, qui voulait éduquer le jeune Jean pour le pousser dans la vie politique. Jean
a mieux résisté à Tante Jacqueline qu’Alain
Rabier à Émilienne Daillon. Cela prouve, s’il en est
besoin, que Jean a mené son existence et ses écrits de façon
toujours parallèle. C’est néanmoins du vieil aveugle,
dont le père a été fusillé pour refus de se
battre, qu’il se trouve le plus proche. Il raconte sa vie et celle
des Rabier comme s’il s’agissait de sa propre famille dont
les souffrances sont les siennes.
Il y a là un transfert bien caractéristique chez un auteur
qui, dès l’âge de 11 ans, n’a cessé de
rejeter sa famille catholique et bourgeoise pour s’en trouver une
autre plus conforme à ses aspirations.
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