Carnets d’un Grand-Maître
Carnets des années 1984-1988, Le Rocher 1991

Diagnostiqueur et pourfendeur des scléroses maçonniques, Jean Verdun a été élu Grand Maître pour obtenir des réformes. Les Carnets d’un Grand Maître détaillent au mois le mois l’épuisante action qu’il a menée au service de la Grande Loge de France entre 1984 et 1988.
Aux premières pages, Jean se promène avec l’ancien Grand Maître Georges Marcou autour du château de La Brède, où vécut Montesquieu. Tous deux se concertent sur les actions à mener dans les prochaines années.
À la dernière des 360 pages, un vieux franc-maçon, très influent dans les convents, déclare à Jean quittant sa charge : « Ouf ! Te voilà descendu. Nous allons enfin pouvoir souffler. Tu étais harassant. Après quoi courais-tu, mon Jean ? » Et Jean, libéré, s’envole pour la Grèce, soulagé de n’être plus attendu par aucune délégation venue l’accueillir comme lors ses nombreux voyages des dernières années. « Retour dans mon intimité et à l’exiguïté de mon être », écrit-il.


(Photo Lot)

Quand il publie ses carnets, Jean est très optimiste. Les dernières lignes, datées de juin 1988, expriment parfaitement ce qu’il ressent sur le débarcadère de l’île qu’il a choisie (Céphalonie) pour fêter sa descente de charge : « Je descends à terre en vacillant un peu. Rien nulle part ne me fait signe. Tout dort. Je suis livré à mon étroit destin. Vraiment personne sur ce quai ? Comment cela est-il possible ? Une si petite île pour un si grand voyage. »
Les carnets nous relatent ce long voyage dans l’espace et entre les hommes. Jean écrit : « Nul ne peut aller en goguette à la Grande Maîtrise. » Il savait ce qui l’attendait quand il s’est présenté à l’élection, mais il en a fait beaucoup plus qu’il n’avait prévu. Au Pérou, au Togo, à Madagascar, à l’île Maurice, à l’Élysée, il rencontre les chefs d’État. Lorsqu’il ne voyage pas à l’étranger, il est reçu par le maire la ville où il se rend chaque fin de semaine pour un congrès, la création d’une nouvelle loge, le jubilé d’un dignitaire ou des cérémonies d’anniversaire de loges. Il combat la politisation du Grand Orient de France, obédience soeur. Il refuse cette Franc-Maçonnerie d’État qui fait de la conquête personnelle du pouvoir la raison mal dissimulée de l’activité des loges.

Les Carnets d’un Grand Maître constituent une contribution essentielle pour les historiens qui voudront comprendre les années qui ont précédé les crises maçonniques de 1995-1997. Jean s’y est frotté à « la belle et rugueuse réalité ». Il raconte ses joies et déboires en refusant de se laisser bâillonner par la peur de fâcher quelques-uns. Il veut éclairer les enjeux. Il qualifie lui-même son livre de « mise à nu sous la lumière » et, au-delà de la contribution pour l’histoire du Temps présent, ces carnets vibrent d’une sincérité inattendue dans un semblable ouvrage. Son ton est celui de L’Enfant nu. Son art est celui de l’exactitude célébrée par le Maître dans l’Architecte. La confidence est parfois retenue par le devoir de réserve, mais la transcription très travaillée de ces notes prises au mois le mois témoigne de la liberté d’un esprit qui a su préserver toute sa spontanéité créatrice.

Carnets d’un Grand Maître
Morceaux choisis

Novembre 1985
Parti pour une course de dix-huit mois, je halète au deuxième. J’ai à reconsidérer bien des choses, mais je ne transigerai pas sur l’essentiel : faire en sorte que dans l’Europe de demain il existe une voie maçonnique qui ne soit pas soumise aux Anglo-Saxons et qui ne s’enferme pas non plus dans la simple négation de leur conservatisme rétrograde.
Décembre 1985
Vous l’avouerais-je ? Il me semble assez indifférent que la Grande Loge se développe ou non pour occuper une place plus ou moins importante dans l’univers maçonnique et dans notre pays. De cela, chaque loge décidera librement. Telle qu’elle est la Grande Loge me convient et vous m’y avez fait une place de choix. J’agis pour une raison beaucoup plus inhérente à ma condition d’être vivant, celle qui conduit l’oiseau à chanter, l’écrivain à écrire, l’architecte à bâtir.
Janvier 1986
Ma tante, celle dont l’influence indirecte mais décisive, m’a fait entrer en Franc-Maçonnerie, me disait une
fois :
- Mon petit Jean, si vous voulez un jour la première place quelque part, ne reprochez jamais aux autres d’y être derrière vous.
- Évidemment, ma tante.
- Non , mon petit Jean, pas évidemment, car ce sera le plus difficile.
Avril 1987
Le projet de rénovation de notre immeuble de la rue Puteaux nous conduit de semaine en semaine vers des chiffres qui seront difficiles à faire voter par le convent.On m’avait dit dix. Nous voici à quinze et je prévois vingt, ce qui nous porte à trente, voire à trente-cinq avec les besoins en province. De fil en aiguille ou, plutôt, de canalisations en poutres, nous en sommes rendus beaucoup plus loin que je ne pensais aller au départ. Je commence pourtant à murmurer ces chiffres autour de moi. Il paraît qu’on s’attendait à pire. Tant mieux. Cela prouve une fois de plus que les hommes bâtissent plus facilement dans le concret que dans le spirituel.
Juin 1988
Immergées dans le corps social, nos loges ont pour fonction de lui insuffler l’aversion des fanatismes, non de participer aux gouvernements. Elles doivent donc se préparer dans l’Europe entière aux responsabilités qui vont redevenir les leurs. Ni les politiques ni les religieux ni les intellectuels séparés ne seront en situation de trouver un équilibre spirituel pour l’Europe et nous nous devons d’affirmer qu’elle n’a ni à se déclarer terre chrétienne ni à servir de champ d’expansion à l’Islam ou de terrain vague au matérialisme.
Toolay, mon beau-père, aimait m’entraîner dans des dialogues socratiques lors de nos parties de pétanque devant la montagne Sainte-Victoire ;
- Tu joues pour gagner ou tu joues pour apprendre ? me demanda-t-il un jour que je m’étais montré par exception plus fort que lui.

Carnets d’un Grand Maître.