Bébé-Fleur
Théâtre, Detrad 2003

Tout au long des années 2001 et 2002, Jean Verdun a observé avec effroi la pitoyable politique française. Au-delà de la faiblesse des hommes en responsabilités, il y avait à l’évidence une affligeante absence de pensée. Les répercussions sur le pays prenaient quelque chose d’affligeant pour tout citoyen, s’il s’efforçait de réfléchir et de comprendre son temps.
Bébé-Fleur est une née de cette constatation, mais ce n’est pas une pièce d’actualité.


Deux femmes entourent un homme politique, Frédéric Daru, qui vient de perdre, avec les élections, son poste de ministre. Il est battu et abattu. Il ne se voit plus aucun avenir. S’agit-il d’un homme de gauche ou de droite ? Les pistes pour le savoir sont brouillées très volontairement par l’auteur. Peu lui importe.
Les deux femmes sont ses deux épouses. L’ancienne, qui a disparu vingt ans plus tôt, alors qu’ils allaient divorcer. L’actuelle, qui exerce des fonctions de secrétaire parlementaire.
Plongé dans son désarroi, l’ancien ministre publie un article retentissant qui révolte les uns et réjouit les autres, selon où ils siègent au Parlement.
L’ancienne épouse réapparaît alors et son diagnostic sera tout différent de celui de la nouvelle épouse. L’ancienne, dont le surnom d’autrefois était Bébé-Fleur, applaudit cet article et trouve une pensée, une vraie pensée politique, là où la nouvelle ne voit que le résultat maladroit et compromettant d’un égarement passager.
Jean Verdun a écrit là une pièce divertissante et grave. On pourrait dire aussi une comédie de mœurs, dès lors qu’elle met en scène ce Frédéric Daru, personnage exemplaire de la comédie sociale qui s’est jouée en France en 2001 et 2002 pour aboutir à une extravagante élection présidentielle.
Il est intéressant de savoir que cette pièce est parue le mois-même où se déclenchait la guerre en Irak et où Jean s’envolait vers Los Angeles pour y assister aux représentations de Tibi’s Law, pièce sur le développement de la misère mondiale.

Bébé-Fleur
Morceau choisi

Martine. Son ambition vous gêne-t-elle ou vous stimule-t-elle ? J’imagine qu’elle doit peser sur votre vie. Elle m’était fort pénible autrefois.
Charlotte. Daru, fais-la taire ! Vous continuez tous les deux à vous moquer de moi.
Martine. Je vois. S’il n’était pas très ambitieux, vous le seriez assez pour deux. Je t’ai ouvert le ventre, ma petite.La grosse tumeur de l’ambition est là. Nous allons très vite aboutir.
Charlotte. Vous êtes encore très belle et vous êtes célèbre. J’ai compris qu’il veut me larguer, mais je vendrai ma peau très cher. Il savait forcément que son ancienne femme était Doc Martens. Vos photos sont publiées partout et les télévisions ne parlent que de vous.
Martine. Vous m’avez vue souvent à la télévision ou en photo ?
Charlotte. Cent fois.
Martine Jamais. Je vous l’assure : jamais ! Jamais ! Je ne travaille pas de cette façon. Les politiques ont tellement envie de lumière que je la leur laisse. Moi, on parle de moi sans me voir. Vous n’avez jamais vu aucune photo de moi, Charlotte. Même mon fils n’en a pas. Je vous donne l’assurance que Frédéric ne savait pas que j’étais vivante ni qu’on m’appelait Doc Martens. Il faut me croire. Vous me croyez ? Oui, tu commences peu à peu à me croire. Tu es intelligente et ambitieuse.
Charlotte. Et quand le président de l’Assemblée nationale m’a présentée à vous, Daru, cela ne vous a rien dit ? À quoi bon me mentir ? J’ai bien compris qu’il s’en allait.
Martine Je n’ai pas entendu le nom de Daru. Il me semble à présent que le président a dit d’une jeune femme, vous peut-être, voici Charlotte, la fidèle des fidèles.
Daru. À coup sûr, le président a évité de t’appeler madame Daru, par délicatesse à l’égard de Martine. À moi non plus, il n’a fait aucune allusion.
Charlotte. Il évite de me nommer, pardi ! Je suis la partie ancillaire des choses. Moi, on ne me présente pas. Vous pouvez desservir, Charlotte. La fête est finie.

Bébé-Fleur, page 88.