La Jeune Fille honteuse
Théâtre, Detrad 2004

Le grand peintre André Masson a été l’amical voisin de la famille Fabre au Tholonet, du temps que Jean Verdun se passionnait pour le Surréalisme. Max Papart a été son grand aîné pendant toutes les années 50 et 60. Ils se voyaient souvent et Max fit le portrait de Nicole en 1953. Jef Banc, grand peintre lui aussi et grand ami de Jean depuis le milieu des années soixante, quelques autres peintres également, tous ces hommes ont enseigné à Jean Verdun l’art de bien regarder et de « voir » la peinture.
Se retrouvant un été à Venise en même temps qu’André Masson, Jean a même passé une heure tous les matins sous sa conduite à visiter le musée de l’Académie et à en détailler les œuvres maîtresses.

La peinture, si souvent visitée et revisitée au cours des années, devait nécessairement entrer un jour dans une œuvre de Jean.Publiée en 2004, La Jeune Fille honteuse a été écrite en 1996.
Sophie, Madame Sophie, celle qu’on appelle aussi « la folle de l’ancien cimetière » a aimé deux grands peintres. Ils sont inhumés côte à côte dans deux caveaux voisins. Sophie pique-nique sur leurs tombes.
Déguisée en petite fille modèle, confuse et lucide à la fois, elle maudit le système social et cherche le scandale.
Deux hauts fonctionnaires, missionnés par le président de la République, doivent découvrir pourquoi et y remédier au plus vite.
Telle est l’action de ce vaudeville funèbre. Le mari, la femme et l’amant s’y retrouvent de part et d’autre du tombeau. Sophie veut leur survie, celle que procurent les œuvres. C’est sa manière à elle d’espérer en la vie éternelle. Proust, bien avant Sophie, ne visait à rien d’autre.
Partie d’une histoire vraie dont l’héroïne aurait voulu que Jean fît le récit, mais dont il a fait mieux avec le personnage de Sophie, La Jeune Fille honteuse,
pièce drôle et tragique à la fois, touche au plus profond de la démarche des peintres, de leur terrible rapport à l’argent, de leur survie par les oeuvres et de leur attachement spécifique à leurs épouses ou compagnes.
Car il y a des femmes à peintres, comme il y a des femmes à taulards et des femmes à marins. Elles aiment avec fureur et dévouement des hommes qui s’absentent. Sophie est l’une d’elles.

La Jeune Fille honteuse
Morceau choisi

Sophie. Norbert, voulez-vous prendre quelque chose ? Madame de Réan dit toujours qu’il faut offrir quelque chose à ceux qui nous font la politesse de venir nous rendre visite. Madame de Réan n’est pas ma mère, vous le savez. La comtesse de Ségur prétend qu’elle est ma mère, mais c’est faux. Je ne suis pas la fille de madame de Réan. Asseyez-vous sur le banc. Je serai raisonnable. Êtes-vous heureux de votre sort, Norbert ?
Le Gardien. Je suis très heureux de mon sort, Madame Sophie.
Sophie. Moi, j’ai toujours aimé la mort. Je me la suis donnée trois fois. J’ai beaucoup d’amitié pour vous, Norbert. Vous me rappelez mon cousin Paul.
Le Gardien. Ce n’est pas le jour de faire des sottises, Madame Sophie. Pas du tout le jour. Vous pouvez pique-niquer sur la tombe de votre mari. Pas sur l’autre.
Sophie. Ne me dites pas que c’est interdit, je le ferai quand même. Elle était très docile. Elle est devenue très désobéissante.
Le Gardien. Le règlement ne prévoit pas le cas d’un pique-nique sur une tombe. Je vous l’autorise encore une fois, mais l’avenir ne dépend plus de moi.
Sophie. Merci, Norbert. Je ferai ce qui me plaira. Pique-niquons. J’ai largement prévu pour deux.
Le Gardien. Je vais mettre le panneau « Allée interdite ». Au moins, personne ne nous verra.
Sophie. Avez-vous décidé de m’empêcher de vivre ? Il faudrait me le dire.
Le Gardien. Je reviens.
Sophie. Si Géraldine Mancini veut me voir, dites-lui qu’elle est toujours la bienvenue sur la tombe de son mari. Elle a aussi des droits. Amenez-la ici, Norbert, et nous boirons à la mémoire de ceux que nous avons aimés.
Le Gardien. Madame Mancini est bien trop vieille pour des folies pareilles.

La Jeune Fille honteuse, page 11.