Grand Jour d’espoir au Cap Misène
Théâtre, Detrad 2005

En 1939, Albert Camus, jeune dramaturge, exprime sa vision toute personnelle de la marche humaine vers l’absurde au travers de son personnage de Caligula. C’est le même Caligula, mais quatre ans plus tôt, le jour où il s’apprête à recevoir l’Imperium, que Jean Verdun fait revivre dans Grand Jour d’espoir au Cap Misène.
Quand un personnage de théâtre est issu de l’Histoire, nous savons comment il va finir. Caligula, que le pouvoir a rendu fou à moins qu’il ne le fût déjà dès l’enfance, ne pouvait pas mourir autrement que l’a montré Camus.
Mais comment a-t-il commencé ?
C’est cela qui intéresse Jean Verdun.

Son destin pouvait-il changer ? De quel pied est-il parti vers le pouvoir et vers l’absurde ? Tibère avait-il raison de ne voir en lui qu’un faible ou un crétin ? N’y avait-il aucune initiation capa-pable de le conduire sur un autre chemin ?
Tout homme de l’âge de Jean a vu s’achever bien des existences. L’une des grandes questions qui se posent au bord des tombes est celle des destinées. Y-a-t-il eu choix, un vrai choix ? Ce choix a-t-il été déter- minant ou n’a-t-il été qu’illusion? (Photo Lot :)

Tel ou tel a-t-il reçu et mérité la Grâce et pas tel autre ?
Au nom de la liberté de l’esprit, Jean Verdun refuse la Grâce innée, comme il conteste le péché originel.
C’est par légèreté que le Caligula de Jean Verdun va partir vers sa chute prévisible et rejoindre ainsi celui de Camus.
Dans Grand Jour d’espoir au Cap Misène, Jean oppose à Caligula un descendant du grand Ulysse, initié à Éleusis. Là-bas, en ce tout début de l’ère chrétienne, dans le sanctuaire de Déméter le plus réputé de la Grèce antique, était enseigné un relativisme spirituel que les siècles suivants condamneront sans apporter une meilleure réponse aux interrogations humaines sur l’absurdité de la vie.
Le Caligula de Camus choisit la voie de l’absurde. Pouvait-il faire autrement ? Jean, confronté dès l’enfance à la même absurdité que son grand aîné, s’est toujours acharné sur le chemin du choix contraire et son personnage d’Ulysse, le rusé, reconnaît que la vie humaine ne repose sur rien. C’est le mouvement qui lui donne force et vigueur.


Grand jour d’espoir au cap Misène
Morceau choisi

Ulysse. On nous enseigne à Éleusis que le bout du monde se trouve au loin et à nos pieds.
Tibère. Oriental ! S’il est à tes pieds, qu’allais-tu faire chez les barbares ?
Ulysse. À mes pieds si je raisonne à la romaine ; au loin si je pense à la grecque. Vous, les Romains, vous êtes où vous êtes. Nous, les Grecs, nous sommes où nous voulons aller. Il faut que j’aille au loin pour que l’univers m’apparaisse comme une île, une petite île, Ithaque pour la nommer.
Tibère. Oriental ! Le centre du monde se trouve où je suis.
Ulysse. Que ton horizon soit plus vaste que le mien, César, quel fou oserait le nier ?
Tibère.Toi, tu le nies et moi, je dis que ce sont des folies qu’on vous enseigne à Éleusis.
Ulysse. Grande question. L’immatériel est-il folie ? Ton immense empire englobe tout le monde visible. Je cherche partout, moi, quelques petits éclats du monde invisible.
Tibère. Oriental. Divagations pour les chèvres !
Ulysse. Les chèvres ont un grand privilège : elles ont le pied sûr et ne connaissent pas le vertige. Pour leurs yeux ronds et tendres, ce qui est en haut est comme ce qui est en bas. J’ai bu le lait des chèvres de mon île et je vois le bas dans le haut, le grand dans le petit et ton humanité dans ta divinité.
Tibère. Oriental ! Vous initiez des chèvres à Éleusis ?
Ulysse. Non, César. Les chèvres sont des initiées de naissance. Pas les humains.
Tibère.Éleusis bafoue l’autorité de Rome.

Grand jour d’espoir au Cap Misène, page 43.