Nénène

Cette bonne alsacienne, amenée à Aix-en-Provence de Belfort par la famille Verdun et gardée tout le temps de la guerre pour ne pas la renvoyer dans une Alsace redevenue allemande, resta une énigme pour les tantes, les oncles et les amis ou relations aixoises de la famille. Comment laissait-on à cette fille tant de pouvoirs ? Comment Mme Verdun supportait-elle ses interventions permanentes, ses jugements péremptoires, ses bavardages et ses indiscrétions ? La mère de Jean se rendit-elle jamais compte que Nénène était une lesbienne frustrée, peut-être inavouée, folle de désirs pour sa patronne et qu’elle nourrissait toujours plus de haine envers son mari et son fils aîné ?
Jean la prit en horreur. Elle régissait toute la maisonnée. Elle méprisait et détestait le Président Verdun au point de courir les magasins d’alimentation pour en dire du mal. Elle contribua directement à l’assassinat du magistrat par les propos déformés qu’elle rapportait à des commerçants obsédés de marché noir et qui redoutaient le «terrible Président » qu’ils auraient peut-être un jour comme juge en appel.
La mère de Jean laissait à Nénène la maîtrise des cartes d’alimentation, des repas et de la surveillance des enfants. Presque jamais désavouée en un temps où la taille d’une tartine pouvait entretenir la jalousie entre les frères, elle dominait toute la famille, le père compris, avec un sens aiguisé des injustices alimentaires et des affirmations insidieuses. Elle alla même jusqu’à répéter à tous ceux qui voulaient bien l’entendre dans la famille et au-dehors que le Président Verdun se levait la nuit pour « voler » la nourriture de ses enfants, pauvres petits qui, victimes de leur père, n’en étaient que plus cruellement rationnés.
Dans L’Enfant nu, Jean Verdun ne cache pas son aversion pour Nénène et sa rage de devoir dépendre d’elle pour presque tout son quotidien.
Si Jean a tellement voulu se faire accueillir par une autre famille que la sienne durant toute son enfance et son adolescence, c’est en grande part à Nénène qu’il doit ce besoin obsessionnel d’un autre nid.
En gagnant l’amour de Michèle, il pensait avoir réussi à se faire adopter par d’autres parents. Il dut déchanter, mais à vingt ans, il épouse Nicole, fille d’Antonin Fabre, ami d’enfance d’Henri Verdun et de Marcel Pagnol. Jean entre alors dans la famille Fabre, qui devient définitivement la sienne.