Nicole Fabre

Les parents de Nicole Fabre et ceux de Jean passent les vacances de l’été 1939 à Canadel sur la Côte d’azur dans deux villas de location voisines. Nicole et Jean garderont un souvenir ensoleillé de ces dernières vacances d’avant-guerre suivies du départ de leurs pères pour l’armée. Ils ne se reverront plus souvent par la suite, mais en 1949, le père de Nicole, Antonin Fabre, viendra chercher Jean pour jouer le rôle de Perdican dans la pièce que sa brillante compagnie d’amateurs monte à Aix-en-Provence : « On ne badine pas avec l’amour ».

Nicole et Jean ont donc d’abord formé un couple de Théâtre. Nicole joue Camille et elle va croiser et recroiser Michèle présente aux représentations. Les deux jeunes femmes s’observeront d’abord l’une l’autre avec méfiance puis, rassurée par le mariage de Michèle avec un homme qui deviendra l’ami de Jean, Nicole ne fera pas obstacle aux bonnes relations entre les deux couples. Chacun recevra l’autre à dîner au moins une fois par mois jusqu’au départ de Michèle pour les U.S.A. dans le milieu des années 70.

Portrait de Nicole par Max Papart
1953

Nicole et Jean à l'été 1939.
Dernières vacances avant la guerre.

La famille que Jean avait recherchée depuis des années dans sa volonté constante d’échapper à la sienne, c’est dans celle de Nicole qu’il la trouve. Lucie et Antonin, les parents de Nicole, vont devenir ses vrais parents et ils adoptèrent comme leur propre fils ce gendre si jeune et très inquiétant, mais que leur fille avait choisi.
Grand professeur de lettres classiques, français, latin, grec, avec une prédilection pour le grec, Antonin Fabre avait été un ami de jeunesse d’Henri Verdun, familiers l’un et l’autre de Marcel Pagnol. Avec Pagnol, ils avaient en commun l’amour du théâtre, transmis par Antonin à Nicole, puis à Jean et à André, le frère de Jean, qui consacrera toute sa vie à ses «Marionnettes théâtrales ». Antonin, lui, a joué dans plusieurs des films de Pagnol d’après-guerre et créé au lendemain de la guerre « La Compagnie des Quatre Dauphins » qui monta de nombreux spectacles de théâtre.

Mais le professeur Antonin Fabre eut sur Jean une autre influence. Il n’est pas de grands auteurs de la littérature française qui n’aient fait l’objet entre eux de conversations passionnées. Jean, jeune romancier, se soumit à la lecture sévère de son beau-père qui disait à son gendre : « Je n’ai aucune raison de te traiter avec indulgence. » Jean tira grand profit des leçons de ce professeur affectueux, mais Antonin Fabre le découragea d’écrire pour le théâtre tant qu’il n’aurait pas gagné en maturité. « Au théâtre, rien ne pardonne, disait-il. C’est l’art suprême. N’ont résisté au Temps que cinq ou six auteurs par siècle. »
Le monde selon les Fabre s’opposait diamétralement à la vision échevelée, toujours passionnelle et bien souvent irréfléchie de Michèle. Antonin et Lucie, eux, avaient élevé Nicole dans la religion de la Grèce et de son équilibre entre les dieux. Elle avait baigné depuis l’enfance dans la grande littérature et tout particulièrement, cette littérature française qui est issue de l’Antiquité gréco-romaine.
Jean, à 19 ans, célébrait le Surréalisme et découvrait le roman américain avec beaucoup d’excitation. Avant de devenir amoureuse, la relation entre Nicole et Jean fut littéraire et se cristallisa très vite autour de Proust. Jean, surréaliste en herbe, dédaignait de le lire. Nicole déclarait qu’elle ne supportait pas ce genre d’ignorance volontaire et prêta un à un à son Perdican chacun des volumes de « La Recherche du Temps perdu ». Quand, après la lecture du quinzième tome, Jean osa en discuter avec Antonin, Nicole, très inquiète, assista au débat. Antonin rassura sa fille : « Jean dit plus de sottises qu’il n’en pense et il a très bien su s’avancer dans Proust. ». Ce fut un passeport pour Cythère et Nicole le reçut pour tel peu avant leur départ à tous deux pour Paris.
Le monde selon les Fabre était aussi éloigné du monde selon Jacqueline Diethelm, ignorante absolue en littérature, que du monde de Michèle. Il n’empêche que Michèle, Antonin et Jacqueline tracèrent le triangle d’or où se bâtit l’esprit de Jean. Ces trois personnalités si différentes, qui avaient peu de goûts en commun, lui donnèrent pour toujours son appétit des divergences et chemins de traverse, pendant que Nicole réussissait admirablement à demeurer pour lui la synthèse amoureuse de ses tensions internes.