La nouvelle réalité maçonnique
Essai, Albin Michel, 2001.

Vingt après La Réalité maconnique, Jean Verdun revient sur quelques fondamentaux du vécu des loges. Au-delà de son histoire personnelle, il donne son point de vue sur la crise qui a secoué toutes les obédiences maçonniques françaises au milieu des années 90. Il analyse sans complaisance et sans rancoeur les raisons de cette crise. Il se consacre à ce travail d'autant plus volontiers que le Grand Orient de France, où il s'est réfugié après sa condamnation par la Grande Loge de France, est en train de tirer au plus haut niveau et dans de très nombreuses loges les leçons du convent catastrophique de 1995.

 

 

Jean s'est rapproché des Grands Maîtres du Grand Orient qui tirent profit de son expérience et de sa connaissance de la Franc-Maçonnerie mondiale. Jean approuve les redressements qu'ils opèrent. Il participe à la réflexion qui va les conduire à proposer la création de l'Institut maçonnique de France destiné à devenir un lieu de concertation entre les obédiences et une inter-face entre ces obédiences regroupées et les pouvoirs publics.
Par bien des côtés, les nouvelles options prises par le Grand Orient de France sont celles que, vingt ans plus tôt, Jean avait envisagées avec Georges Neslany, Grand Maître de la Grande Loge de Belgique. Sa propre obédience n'a pas suivi et ces approches nouvelles se sont révélées plus faciles à faire admettre en Belgique qu'en France où la tradition se confond souvent avec l'immobilisme. Et pas seulement en Franc-Maçonnerie.
La France piétine, paralysée par la fracture sociale et la peur de l'immigration. C'est devenue une banalité de se l'entendre dire et répéter de tous les côtés, quel que soit le domaine étudié.

 

Profil haut et profil bas (Photo Lot).

Pour Jean Verdun, les loges doivent pratiquer une maçonnerie à la fois spirituelle et sociale. En ce début d'un nouveau siècle, la Franc-Maçonnerie reste la seule organisation d'expérience à pouvoir le faire sans imposer à ses adeptes un credo métaphysique ou une idéologie politique.
En théorie, les loges sont libres, mais pour le demeurer, elles doivent réformer plusieurs de leurs pratiques inadaptées à notre époque et ne pas confondre le respect de la tradition avec un immobilisme conservateur.
C'est donc bien une réalité maçonnique nouvelle qui se dessine, mais encore faut-il la mettre en oeuvre. Certaines loges le veulent. D'autres, non. Comme toujours.
Jean traite dans son nouveau livre des sujets qui lui paraissent les plus urgents à clarifier dans ces années de renouveau. Parmi eux, en souvenir douloureux de la Grande Loge, il y a la question des hauts-grades, ou plus exactement du système spécifique par lesquels ces prétendus grades supérieurs sont régis et institutionnalisés à la Grande Loge de France.
On nomme ce système l'Ecossisme, bien qu'il nous soit arrivé en 1804 des Antilles et du Sud américain esclavagiste et pas d'Ecosse. Introduit en France à l'époque napoléonienne, il prétendait corriger la démocratie récemment instaurée dans

 

les loges, par un système hiérarchisé en degrés, fonctionnant par cooptation, qui voudrait donner aux détenteurs du 33ème et dernier degré du rite une autorité spirituelle sur l'ensemble des francs-maçons.
Selon les époques, et selon la personnalité des Grands Maîtres, ce système a pesé lourdement ou non sur les loges et les convents.
Jean, qui a reçu le 33ème degré dès 1986, n'a pas d'hostilité de principe contre la pratique des hauts-grades. Mais il s'en est toujours méfié. Il n'a jamais cessé de répéter, quand il était en charge de son obédience, que les trois degrés de la Franc-Maçonnerie traditionnelle se suffisaient à eux-mêmes. Il a toujours défendu le principe de l'égalité des maîtres-maçons, réunis en loge, et décisionnaires sur tout sujet dans le respect des règlements et de la tradition. Il a toujours voulu que les ateliers prétendus supérieurs soient des lieux de perfectionnement, sortes de loges d'à-côté, sans aucune autorité sur les vraies loges.
Sans différer en cela de ses prédécesseurs, Jean tenait à imposer le respect des élus par voie démocratique et du premier d'entre eux, le Grand Maître.
L'état des choses s'est peu à peu modifié en même temps que dans la société civile française et dans la réalité politique d'à présent, un nombre croissant de sujets se trouve mis hors du jeu démocratique et de la décision de citoyens.
Dans La nouvelle réalité maçonnique, Jean se montre particulièrement sévère à l'égard du système des hauts-grades, transformé en système de domination spirituelle.
Voici quelques citations tirées des pages 200 à 221 de La nouvelle réalité maçonnique :
"Hauts Grades, petits horizons. C'est bien dommage, mais c'est ainsi."
"Chacun des grades successifs, et j'en ai reçu 33, sert de carotte."
"L'école de la modestie devient perchoir aux vanités."
"Ils se veulent initiatiques. Qu'ils le restent."
"Loin de moi l'idée, qui serait sotte et très injustifiée, de condamner tous les hauts-grades et de les rejetter en bloc. C'est leur usage que je mets en cause et, plus grave encore que l'usage, la manière dont ils deviennent instruments de pouvoir et finissent par restreindre à presque rien le champ de la liberté maçonnique."
"En pouvant élever qui il veut au grade qu'il veut, il (le Suprême Conseil du Rite) dispose d'un pouvoir électoral sans pareil."

Malgré la violence de ces termes ou peut-être grâce à elle, Jean n'a pas cessé de recevoir par la suite de plus en plus de témoignages de sympathie et de fraternité lui arrivant de l'obédience qu'il a quittée.

La nouvelle réalité maçonnique
Morceau choisi

Dans Les Provinciales, Pascal note que lorsque les jésuites se trouvent « dans des pays où un Dieu crucifié passe pour folie, ils suppriment le scandale de la croix et ne prêchent que Jésus-Christ glorieux et non pas Jésus-Christ souffrant. »
La grande finesse de Pascal lui permet de mettre le doigt où il faut. Voilà le piège. Un Grand Maître, comme un Général des jésuites, est nécessairement une tête politique ou, alors, qu’il aille se coucher. Ce que nous pouvons néanmoins exiger de lui, c’est qu’il ne choisisse pas dans la réalité maçonnique et dans la tradition maçonnique les seuls biais qui serviront ses visées personnelles. Il nous doit d’avoir une vision globale et, le plus possible, de mener une action à portée universelle.
Contrevenir à cette règle, c’est ouvrir la voie des couloirs politiques à la suite des courtisans du Grand Maître. Là réside le principal danger pour les obédiences. Comme nos ambitieux ne se contenteront jamais des « pouvoirs maçonniques », ils se fixeront des objectifs qui les conduiront du côté des palais d’État. Ce sont « des esprits d’aigles », des esprits « prompts et légers » dit encore Pascal en reprenant avec un humour décapant les expressions du prophète Isaïe à propos des anges.
Faut-il que nos petits aigles aient des esprits prompts et légers pour laisser croire aux loges que le travail bâclé qu’elles font sur les grandes questions sociales d’aujourd’hui puisse passer dans les textes par le jeu des relations maçonniques au sein des ministères !

La nouvelle réalité maçonnique, page 183.