La Soirée chez Ramon
Roman (Julliard 1963)

Avant même la parution de Brumaire, Jean se met à écrire L’Enfant nu, mais il abandonne vite son manuscrit. Doit-il déjà plonger dans sa propre histoire et s’il s’y décide, sera-t-elle un roman ou une autobiographie déclarée ? Il opte pour l’autobiographie, mais rigoureuse, exempte d’inventions ou de souvenirs arrangés. Il ne veut rien de flou, d’approximatif, d’incertain. Il lui faudra soumettre le texte à Michèle, plus concernée encore que lui-même. Jean redoute l’épreuve que sera inévitablement l’écriture de ce livre. Il ne se sent pas encore prêt pour cette confrontation avec l’enfant triste et l’adolescent émerveillé qu’il fut.

En attendant, il veut retrouver le plaisir du roman. Aucun de ses textes ne lui en aura donné plus que La Soirée chez Ramon.
Jean s’était gardé jusqu’ici d’utiliser la première personne du singulier. Que le « Je » soit haïssable ou qu’il soit trop aimable, Jean Verdun n’en avait jamais voulu avant Brumaire. Dire « je » à la place de Bonaparte ou de Talleyrand-Périgord, oui, mais à la place d’un double romanesque, non.
Cette fois, pour ce roman très intime qu’est La Soirée chez Ramon, Jean s’autorise le « je », sûr qu’il ne sera pas confondu avec le narrateur de cette histoire doucement triste.
Bien loin d’être un glorieux à la manière de Bonaparte, son narrateur est un homme un peu immature, sensible et frémissant, à la personnalité difficile à cerner. Il a d’étranges timidités, il aime une certaine Françoise qui s’est éloignée, il boîte comme s’il avait été blessé, il se laisse dominer par son ami Ramon, fringant pilote de ligne, il a vis-à-vis de l’ami Ramon un comportement à la Sganarelle auprès de Dom Juan. Une fois encore, Jean procède par réduction de son propre personnage. Le narrateur qu’il invente n’est pas sans rapport intime avec lui, mais un lui-même qui se dérobe ou qui se cache.
Invité à une soirée à la campagne, ce narrateur, simple inspecteur des escales dans la compagnie de transport aérien où Ramon est commandant de bord, va porter sur tout ce qui se passera chez son hôte un regard timide et interrogateur. Placé au cœur de tout, mais sans prise sur rien, il sera le seul parmi les invités à rester chaste et solitaire au cours de cette belle soirée de juin où les autres s’amusent.
« Viens dans mon joli village du Beauvaisis, lui a dit Ramon. Il y aura des femmes et une pour toi. » Le narrateur ne découvrira pas celle que Ramon avait prévue pour lui.
Nous reconnaissons l’Oise dans ce roman, les navigants que Jean a fréquentés à Air Algérie, la guerre d’Algérie elle-même avec certaines de ses séquelles, la mort d’un père dont la disparition prive le narrateur de la réalité du monde, rêvé désormais comme un décor de théâtre installé pour lui par un Grand Machiniste.
Jean Verdun se dissimule derrière ce timide et boiteux narrateur. Il met beaucoup de son vécu récent dans ce récit délicat, tendre et comme détaché de la vie, mais rien n’y apparaît de ce qui va nourrir bientôt et caractériser L’Enfant nu.
Le livre paraît juste avant l’été 1963. Il n’obtient pas une seule ligne de critique, passe totalement inaperçu et les ventes sont nulles. Bientôt, à la suite de la mort de René Julliard, les exemplaires restants seront pilonnés par erreur sans que l’auteur soit averti.
- Mais pourquoi l’avoir publié sans rien faire pour le défendre ? demande Jean au directeur littéraire de son éditeur.
- Nous l’avons publié parce que nous l’aimions. C’est votre plus beau livre, tout en finesse et sensibilité, lui est-il répondu. Nous ne l’avons pas défendu parce qu’il n’était pas défendable dans les conditions actuelles de la vente des romans.

La Soirée chez Ramon
Morceau choisi

« Monsieur Ramon, commandant de bord, et son équipage vous souhaitent la bienvenue à bord… »
L’avion roulait vers la piste d’envol. J’occupais toujours l’une des quatre premières places à l’avant de l’appareil afin de pouvoir étendre ma jambe sans être gêné par un fauteuil. Invisible, mais je la savais là, à moins d’un mètre derrière la cloison grise, Françoise poursuivait : « Nous allons effectuer le vol Paris-Alger en 1 heure 55. Notre altitude de croisière sera de 8.500 mètres. Les prévisions météorologiques sont favorables. »
L’avion s’immobilisait. Le sifflement des réacteurs se faisait plus aigu, plus intolérable - il crevait, disait-on, le tympan des chiens – et Françoise réapparaissait en cabine pour prendre, s’il était libre, le fauteuil voisin du mien. Je la regardais attacher sa ceinture. Nous décollions et, qu’il fît soleil ou grisaille à terre, que nous fussions en été ou en hiver, quelques moments plus tard, quand Françoise se levait pour le service des passagers, nous avions atteint côte à côte la grande nue ensoleillée et les orgues du ciel faisaient éclater dans ma tête une divine toccata.

La Soirée chez Ramon, page 8.