En
attendant, il veut retrouver le plaisir du roman. Aucun de ses textes
ne lui en aura donné plus que La Soirée chez Ramon.
Jean s’était gardé jusqu’ici d’utiliser
la première personne du singulier. Que le « Je » soit
haïssable ou qu’il soit trop aimable, Jean Verdun n’en
avait jamais voulu avant Brumaire. Dire « je » à la
place de Bonaparte ou de Talleyrand-Périgord, oui, mais à
la place d’un double romanesque, non.
Cette fois, pour ce roman très intime qu’est La Soirée
chez Ramon, Jean s’autorise le « je », sûr qu’il
ne sera pas confondu avec le narrateur de cette histoire doucement triste.
Bien loin d’être un glorieux à la manière de
Bonaparte, son narrateur est un homme un peu immature, sensible et frémissant,
à la personnalité difficile à cerner. Il a d’étranges
timidités, il aime une certaine Françoise qui s’est
éloignée, il boîte comme s’il avait été
blessé, il se laisse dominer par son ami Ramon, fringant pilote
de ligne, il a vis-à-vis de l’ami Ramon un comportement à
la Sganarelle auprès de Dom Juan. Une fois encore, Jean procède
par réduction de son propre personnage. Le narrateur qu’il
invente n’est pas sans rapport intime avec lui, mais un lui-même
qui se dérobe ou qui se cache.
Invité à une soirée à la campagne, ce narrateur,
simple inspecteur des escales dans la compagnie de transport aérien
où Ramon est commandant de bord, va porter sur tout ce qui se passera
chez son hôte un regard timide et interrogateur. Placé au
cœur de tout, mais sans prise sur rien, il sera le seul parmi les
invités à rester chaste et solitaire au cours de cette belle
soirée de juin où les autres s’amusent.
« Viens dans mon joli village du Beauvaisis, lui a dit Ramon. Il
y aura des femmes et une pour toi. » Le narrateur ne découvrira
pas celle que Ramon avait prévue pour lui.
Nous reconnaissons l’Oise dans ce roman, les navigants que Jean
a fréquentés à Air Algérie, la guerre d’Algérie
elle-même avec certaines de ses séquelles, la mort d’un
père dont la disparition prive le narrateur de la réalité
du monde, rêvé désormais comme un décor de
théâtre installé pour lui par un Grand Machiniste.
Jean Verdun se dissimule derrière ce timide et boiteux narrateur.
Il met beaucoup de son vécu récent dans ce récit
délicat, tendre et comme détaché de la vie, mais
rien n’y apparaît de ce qui va nourrir bientôt et caractériser
L’Enfant nu.
Le livre paraît juste avant l’été 1963. Il n’obtient
pas une seule ligne de critique, passe totalement inaperçu et les
ventes sont nulles. Bientôt, à la suite de la mort de René
Julliard, les exemplaires restants seront pilonnés par erreur sans
que l’auteur soit averti.
- Mais pourquoi l’avoir publié sans rien faire pour le défendre
? demande Jean au directeur littéraire de son éditeur.
- Nous l’avons publié parce que nous l’aimions. C’est
votre plus beau livre, tout en finesse et sensibilité, lui est-il
répondu. Nous ne l’avons pas défendu parce qu’il
n’était pas défendable dans les conditions actuelles
de la vente des romans.
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