Le Franc-Maçon récalcitrant
Essai, Le Rocher 1996

Jean Verdun a le goût des livres écrits avec humeur. Pour lui, chaque œuvre est un nouvel enfant de l’humeur et de l’art d’écrire. Par humeur, il entend ce bouquet de sentiments, de passions, de souvenirs, d’inventions, de nostalgies et d’espérances, qui vont produire l’inspiration et soutenir un style durant toute l’écriture.
Le Franc-Maçon récalcitrant est l’enfant d’une très mauvaise humeur. C’est un livre emporté, volontairement rudimentaire et provocant, la réaction à chaud d’un homme ulcéré, qui commence à peine l’analyse de faits graves survenus au convent 1995..


Jean sera condamné pour ce livre par la Justice maçonnique de la Grande Loge de France et ce jugement à la rédaction ahurissante a horrifié de très nombreux francs-maçons dans toutes les obédiences françaises et belges.
Le convent est l’assemblée générale annuelle des délégués des loges d’une obédience. En juin 1995, celui de la Grande Loge de France se passe mal. Les esprits sont désorientés. Des propos sont tenus en séance qui seront supprimés dans le compte-rendu, prétendu in extenso, déposé selon l’usage à la Bibliothèque nationale.

Hors séance, mais publiquement, Jean est injurié par un homme falot qui se ronge d’ambitions mal assouvies. En séance, des paroles, qui ont été effectivement prononcées par Jean, sont rapportées dans un esprit très détestable.
Jean quitte alors le convent sans faire d’éclat et n’assistera pas le lendemain à la cérémonie commémorative du Centenaire e la Grande Loge de France au cours delaquelle sera jouée la pièce de circonstance qu’il a écrite « L’Impromptu du centenaire ».
En septembre de la même année, Jean, qui a du mal à comprendre ce qui lui est arrivé après tant d’années de fidélité à son obédience, apprend que les convents des autres obédiences se passent mal ou très mal. Celui du Grand Orient de France va même faire la une des quotidiens pendant deux jours et la couverture de plusieurs hebdomadaires. On annonce qu’après plus de deux siècles d’existence, la première obédience française est en train d’imploser.
Jean comprend alors que son aventure personnelle, sur laquelle il est resté discret tout l’été, n’est qu’une manifestation parmi d’autres d’un malaise général de toute la Franc-Maçonnrie française.
Il veut réagir sans délai. Entre octobre et décembre, il écrit Le Franc-Maçon récalcitrant. Il remet le manuscrit à l’éditeur à la veille de Noël et il s’envole pour le Chili où il va passer les fêtes en famille.
Alors qu’il visite la maison de Pablo Neruda, nouvellement ouverte au public à Isla-Negra, il demande à Laurencine Lot de le photographier pour la couverture du Récalcitrant. « Qu’on sente bien dans mon visage, lui demande-t-il, que je n’ai rien à voir avec des gens qui se comportent dans les convents comme des voyous surexcités. »Et Laurencine, photographe de théâtre, réussit la photo demandée.
Premier bienfait d’un livre aussi spontané qu’irréfléchi, Jean s’est débarrassé de sa mauvaise humeur, mais la colère n’est pas bonne philosophe. Son analyse de la situation maçonnique française manque de profondeur. Il n’a pas encore réuni assez d’éléments pour affiner son diagnostic : sans le savoir encore, les francs-maçonnes et les francs-maçons français passent d’une époque à une autre. Rien de plus difficile pour un Ordre traditionnel.
Chaque obédience cache ses malaises internes et les tensions entre ses membres. La Grande Loge de France plus encore que les autres, mais elle tient avant tout à le dissimuler, alors qu’au Grand Orient tout est jeté sur la place publique. Jean est donc condamné pour violation du secret maçonnique, ce qui ne manque pas de drôlerie pour qui a lu la presse de cet automne-là.
Jean quitte la Grande Loge de France et il enquête dans les autres obédiences. Il comprend de mieux en mieux ce qui se passe et, comme un paysan qui revient dans ses champs après la grêle et revoit son plan d’assolement, il exposera sa vue nouvelle dans La Nouvelle Réalité maçonnique.
Pour l’heure et avant de s’en prendre au système des hauts-grades, constitué par-dessus la Grande loge de France en autorité spirituelle infaillible, il conclut Le Franc-Maçon récalcitrant par une citation tirée d’un rituel du 30ème degré :
« Je respecte la liberté de conscience, de pensée et de parole.
Je déteste l’intolérance, l’hypocrisie, l’arrogance et l’usurpation d’où qu’elles viennent.
Je méprise toutes impostures.
Je respecte et je considère le travail qui ennoblit la nature humaine.
Je combats tous les privilèges, qu’ils procèdent de la richesse ou de la situation sociale ; qu’ils s’inspirent d’intérêts particuliers ou collectifs.»

Le Franc-Maçon récalcitrant
Morceau choisi

La nature de Dieu, sa face ou son revers, sa justice, son injustice, sa main lourde ou légère, sa virtualité, son absence ou sa présence, voire sa mort constatée, son imposant silence ou ses apparitions, son amour ou son indifférence, les révélations qu’Il aurait faites, ici ou là, tout cela ne concerne pas le maçon en loge.
Que ce soit désolant pour certaines gens, nous pouvons fort bien le comprendre, mais c’est ainsi ou ce devrait l’être. Que pareilles questions aient été ou soient encore capitales pour l’infinie majorité des êtres humains nous paraît même une raison supplémentaire pour n’en pas traiter dans nos loges.
La France ne manque pas de lieux de prières : à quoi bon leur apporter nos temples en renfort ? Le franc-maçon a la cheville légère. Il ne traîne au pied aucun boulet. Il entre où il veut. Il ressort d’où il veut. Aucun maton ne le surveille par un judas. Il ne lui est demandé à l’initiation aucune abjuration. À peine s’il lui est suggéré de dépouiller le vieil homme, comme c’est partout la tradition, mais il est seul juge de ce qui fait dépouille ou non.
Alors, pourquoi depuis quelque temps, ces sournoises introductions d’affaires de religion dans nos loges?

Le Franc-Maçon récalcitrant, page 161.